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Littérature
L’hymne à la joie

L'hymne à la joie

Un portrait grinçant d'un continent et de ses idéaux en ruine.
L’hymne à la joie

L'hymne à la joie

Aram Kebabdjian

Au matin du 4 mai, quatre ou cinq cents personnes étaient réunies dans la grande salle du Zappéion, à Athènes. Oropa avait été invité en qualité d’auditeur libre. Les débats du douzième sommet de l’Union consacré aux questions migratoires s’éternisaient. Pas une  parole forte, pas une idée juste. Il se leva donc. Il traversa la salle, se dirigea vers le micro et se mit à parler.

—  Mes chères consœurs, mes chers confrères (le silence se fit presque aussitôt), j’aime l’Union. Plus que tout au monde, dit-il. J’en ai fait le centre de ma vie et le foyer de mes espérances.

Les visages se tournaient vers le juge. Cet homme pa- raissait habité, presque exalté. Sa prise de parole n’était pas prévue. Seulement en sa qualité d’ancien juge de l’Union, Oropa était à l’abri de toute forme de rappel à l’ordre.

Le ton du juge, plein d’emphase, grésillait dans le micro.

—  Que les choses aient si mal tourné remplit mon cœur de regrets.

Quelques rangées devant, le juge voyait les corps, les costumes. Angèle était peut-être là quelque part. (Ce qu’il ressentit était plus fort que tout.) Il parla longtemps et bien. Mais à la fin (« Millions d’êtres, soyez tous embrassés d’une commune étreinte ! Au monde entier ce baiser ! », ces quelques vers de l’Hymne à la joie de Schiller lui servirent d’épilogue), sous des applaudisse- ments clairsemés, malgré la virulence, malgré l’ardeur, on aurait dit que tout s’était laissé absorber, prendre par l’épaisseur des murs, dans la brique, dans le stuc, glacer par la feuille d’or de ce théâtre grandiloquent. L’ordre du jour reprenait ses droits.

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Parution le 19 août 2021 - 250 pages - 130x200 mm

Il commanda deux cafés et puis de quoi manger. Il fuma surtout. Une seule chose le tracassait vraiment : était-il encore quelqu’un ? Était-il d’aucune façon déterminant dans la géopolitique du monde actuel ? Lui, Sigmund Oropa, ce chevalier insignifiant, parqué dans son placard de l’Office des fraudes de l’Union, à rédiger des rapports non contraignants sur de supposés détourne- ments de fonds communautaires ? Il contempla la cime des arbres. Le ciel, les oisillons qui voltigeaient. Les acacias, les orangers, tout embaumait. En un sens, la situation n’était pas si désespérée. Il sentait qu’il avait eu raison de tenir tête à Angèle.

Avec un humour délicat, Aram Kebabdjian dresse ici le portrait d’un fonctionnaire international, tiraillé entre ses vieux démons et son idéal de justice. Un conte philosophique et une plongée radieuse dans le cynisme de notre époque.

Aram Kebabdjian publié par le média AOC, en ligne et en papier
Publié le 30 mai 2021

Aram Kebabdjian publié par le média AOC, en ligne et en papier

La nouvelle Zone bleue (3620) a été publiée ce dimanche 30 mai par le média AOC (analyse, opinion, critique) et sera en librairie avec sa jumelle Zone bleue (2052), le 3 juin, jour de l'inauguration de l'exposition qu'il co-signe au Lieu Unique de Nantes.

Il publiera le 19 août son troisième roman, L'Hymne à la joie, la dérive tragi-burlesque d'un fonctionnaire européen en quête de rédemption.

Lire le début de la nouvelle publiée par AOC (site réservé aux abonnés) :

 

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