"Je me souviens exactement de cet instant-là.
Il était 5 heures du matin, j’ai pris ma valise, je m’apprêtais à monter dans la voiture de mon père pour aller à l’aéroport. Et avant qu’il démarre, juste avant… mon regard a croisé celui de mon chien, qui me fixait à travers la fenêtre de la cuisine qui donnait sur la rue. Et dans le regard de mon chien, au fond de ses yeux, j’ai vu tout à coup une tristesse énorme.
À cet instant-là, j’ai eu l’impression que, peut-être, je ne reverrais plus jamais cet endroit, que peut-être on ne se reverrait plus jamais.
D’un coup, j’ai été envahie par une terrible angoisse, une angoisse qui ne m’a plus jamais quittée, en réalité. Quand j’y pense, c’était même avant d’avoir croisé le regard terrifiant de mon chien.
Tout, ce matin-là, était terrifiant. Même les petits mots d’amour de ma mère et ses gestes, même
le bruit de la cafetière sur le gaz.
C’était comme si le temps avait ralenti.
C’était comme si les objets et les odeurs prenaient de l’intensité, c’était comme si c’était la dernière fois que j’allais les voir, tous ces objets, la dernière fois que j’allais sentir toutes ces odeurs.
J’enregistrais tout, plan par plan, mais même le vent doux du mois de septembre, qui me ramenait l’odeur du jasmin, ne m’apaisait plus.
Tout était angoissant.
Il était 5 heures du matin, mon père me souriait, il m’a dit : « Tu vas rater ton avion. » Il souriait pour me calmer un peu. Il a bien dû sentir que je n’étais pas bien, que j’étais à deux doigts de tout lâcher.
Pourquoi je partirais ? Pourquoi je ne resterais pas là ?
Je suis enfin montée dans la voiture de mon père. Avec mon chien, on ne se quittait pas du regard, jusqu’à ce que la voiture s’éloigne complètement.
C’était comme si j’étais quelques instants près de la mort.
On est partis. On ne s’est plus jamais revus.
Je n’ai plus jamais revu cet endroit.
Je veux seulement, entre nous,
fumer une cigarette.
Je veux seulement respirer un peu,
entre sauvages."
Extrait de la partie I. I'm Deranged